J'ai 5 ans. Mon père regarde une vidéo dans le noir, c'est en cambodgien, je ne comprends pas. Une vieille cassette tourne dans le magnetoscope, avec des montages ignobles en couleurs fluos avec des gens que je suppose de ma famille habillés avec des chemises blanches et des jupes ou pantalons noirs. Papa est apathique. C'est la première fois que je le vois regarder la télé aussi attentivement.
« Demain, Tévy, on va chez tata Setha, pour la cérémonie d'enterrement de grand mère et grand père. N'oublie pas, blanc en haut et noir en bas ». En fait, moi, je ne suis pas triste. D'une part, je n'ai vu mes grands parents qu'une fois: ils sont venus en visite chez moi avec toute la famille, nous étions vingt cinq personnes en tout dans notre pavillon familial, et mes grands parents avaient vécu 16 heures d'avion sans boire ni manger parce qu'on leur avait dit qu'on tenterait surement de les empoisonner dans l'avion. Mon grand père avait 97 ans et ma grand mère 95. D'autre part, je ne parlais pas cambodgien, et eux pas français. C'est le seul souvenir que j'ai d'eux.
Le lendemain donc, nous nous sommes tous retrouvés chez ma tante habillés comme des pingouins, coincés dans le petit appartement avec pour seule et unique occupation le discours long, enfin interminable du bonze qui était spécialement venu pour la cérémonie et qui parlait en cambodgien et en français, mais dans un français tellement terrible que je ne comprenais rien à ce qu'il disait.
Je me souviens très bien de ce bonze. Un homme grand , grand oui, c'est assez rare pour un cambodgien, avec une toge orange, assez vieille d'ailleurs, et des lunettes rondes. Il a fait le tour de l'appartement et a serré la main à tout le monde: mon oncle Rhinn, mon cousin Kiri, mon papa, et quand je me suis avancée pour lui serrer la main, il m'a fait un sourire et ma tante m'a fait de gros yeux.
« Tévy, les bonzes ne peuvent pas toucher les femmes ». Bravo, bien joué.
samedi 26 juin 2010
samedi 19 juin 2010
Oh!
C'est marrant, hein? Deux semaines après que j'aie écrit cet article sur la condition féminine au Cambodge et la prostitution, France 24 fait la une des vidéos stars sur dailymotion avec un sujet sur le tourisme sexuel en Thaïlande et au Cambodge. J'suis grave a la pointe de l'actu, les gens.
mercredi 16 juin 2010
Tévy et les cambodgiens, gaffe #1
Papa: Donc tu vois, c'est bien, maintenant tu as rencontré une tante de plus que tu n'avais jamais vue.
Moi: Comment ça une tante? Ming Sarina c'est la maman de Daravi, non?
Papa: Oui, et Sarina c'est ma petite soeur.
Moi: Mais Daravi c'est la femme avec mon cousin Phumin, non?
Papa: Oui.
Moi: Mais tu veux dire qu'ils se sont mariés entre cousins?
Papa: Oui.
Ma tante Sarina me dévisage, ainsi que mon cousin Phumin, et Daravi et Papa se marrent devant ma gueule déconfite qui vient de se rendre compte que c'est la deuxième fois que je suis témoin d'un mariage consanguin dans ma famille.
Mais je suis pas choquée.
Hein, je suis pas choquée, hein?
...
Bon, ok. Je récupèrerai ma crédibilité plus tard.
Moi: Comment ça une tante? Ming Sarina c'est la maman de Daravi, non?
Papa: Oui, et Sarina c'est ma petite soeur.
Moi: Mais Daravi c'est la femme avec mon cousin Phumin, non?
Papa: Oui.
Moi: Mais tu veux dire qu'ils se sont mariés entre cousins?
Papa: Oui.
Ma tante Sarina me dévisage, ainsi que mon cousin Phumin, et Daravi et Papa se marrent devant ma gueule déconfite qui vient de se rendre compte que c'est la deuxième fois que je suis témoin d'un mariage consanguin dans ma famille.
Mais je suis pas choquée.
Hein, je suis pas choquée, hein?
...
Bon, ok. Je récupèrerai ma crédibilité plus tard.
lundi 14 juin 2010
Niam baï.
Ce qui est marrant quand on est enfant d'émigré cambodgien, c'est que la première chose qu'on vous apprend à dire en khmer est « niam baï », ce qui veut dire « manger ». Et la première chose que vous apprenez à dire quand vous allez au Cambodge plus tard, c'est « ot kliene té », ce qui veut dire « je n'ai pas faim », parce qu'on vous donne tellement de bouffe que vous n'en pouvez plus. Pour les khmers, la nourriture c'est aussi important que de respirer. Même plus important, on peut retenir sa respiration quand on mange, et c'est peut être pas super pratique mais au moins ça prouve une chose: la bouffe, pour les cambodgiens, c'est la vie. Les khmers mangent tout le temps, le matin au petit dej', entre les repas, le midi, au goûter, le soir, tout le temps.
Mais il y a une distinction entre la manière de manger à la cambodgienne et celle à la française. Déjà, contre toute attente, les khmers ne mangent pas avec des baguettes en général. Ils mangent avec une fourchette et une cuillère. Pourquoi? Parce que les khmers n'ont pas été sinisés. Ensuite, quand un cambodgien apprécie le repas qu'il est en train de manger, il le mange lentement, pour mieux l'apprécier, c'est un signe de politesse envers son hôte. Si il mange un repas rapidement, ça veut dire que c'est très mauvais et qu'il veut en finir au plus vite. Chez les français, c'est exactement le contraire.
Je me souviens donc d'un jour où nous étions chez de la famille en Bretagne, enfin de la famille, un très bon ami à mon père quoi, et nous sommes restés quelques jours chez eux. M'enfin pas longtemps. Ceci pour deux choses: premièrement, mon père déteste profiter de l'hospitalité des gens, et deuxièmement, autant lui que mon frère détestent dormir à l'extérieur puisqu'ils sont insomniaques et qu'au bout de trois heures alors que personne n'est réveillé, eux se retournent déjà dans leurs lits respectifs se demandant quand le soleil va se lever et s'ils peuvent se permettre d'aller dans le salon pour regarder la télé. En plus mes parents sont des maniaques de la propreté, et en Bretagne ils sont plutôt bordéliques. Mais passons.
Ce jour là, nous avons eu droit à un bon repas breton dans les règles de l'art avec un agneau des prés salés, c'tait trop bon sa race d'ailleurs, et puis en dessert, du riz au lait. Moi et mon frère, on a été pendant très longtemps intolérants au lactose ce qui fait que nous étions très peu habitués aux desserts qui n'étaient pas préparés à base de lait de soja ou de coco, mais ça passait assez bien, surtout pour une première fois.
Par contre, papa...
Alors attention. Si je dois admettre une chose, c'est que papa sait tout manger. Tout. Il peut tout avaler sans broncher une seule seconde et sans que rien n'y paraisse un seul instant. C'est son air stoïque qui fait tout le travail, il est super doué pour ça. Il sait tout manger, mais ça ne veut pas dire qu'il apprécie tout. Et il y a deux choses qu'il déteste particulièrement: la frangipane, il dit que ça sent la pâte de scarabée (?), et... Le riz au lait. Me demandez pas pourquoi, (mode préjugé /on) c'est du riz, donc comme tous les asiatiques il devrait aimer ça (mode préjugé /off), oui, mais du riz cuit dans du lait de vache. Et déjà que papa n'est pas très « dessert », si en plus il y a du lait de vache, lui qui n'y est plus du tout habitué, vous pouvez être sûr qu'il va détester ça.
Alors avance triomphante ma tante (qui est française et très bonne cuisinière), avec sa casserole de riz au lait fait maison et qui en sert à tout le monde même à mon papa qui regarde longuement son bol avant de prendre sa cuillère. Il ne laisse rien transparaître. C'est un maître dans l'art du déguisement. C'est le master super over giga méga prophète du « ne rien laisser paraître ».
Il regarde encore le bol.
Il prend sa cuillère.
Et là, ni une ni deux, il engouffre son bol en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Il a séché le riz au lait comme je ne l'ai jamais vu finir un dessert. Mon père, qui a l'habitude de prendre son temps pour manger parce que « tu sais a l'hôpital on doit toujours langer vite alors à la maison je mange très lentement » a fini son bol de riz au lait en trente secondes top chrono.
Bien évidemment, il avait fini avant tout le monde. Bien évidemment, ma tante l'a remarqué. Bien évidemment, comme elle est française elle s'est dit que c'était tellement bon qu'il a fini son bol super rapidement. Et bien évidemment, elle l'a resservi. Deux fois.
Voilà pourquoi mon père est un héros. Parce qu'il a réussi à manger trois bols d'un truc qu'il déteste sans broncher une seule seconde. Et ça, c'est vraiment trop fort.
Mais plus sérieusement, ce que je voulais dire ici c'est qu'encore une fois, les incompréhensions inter culturelles ont triomphé. Mais un jour, mes frères, la culture métisse triomphera, et l'obscurantisme sera anéanti sous une tonne de riz au lait et de durion
...
Si vous avez compris quelque chose à cet article, laissez un commentaire, je vous en prie.
Mais il y a une distinction entre la manière de manger à la cambodgienne et celle à la française. Déjà, contre toute attente, les khmers ne mangent pas avec des baguettes en général. Ils mangent avec une fourchette et une cuillère. Pourquoi? Parce que les khmers n'ont pas été sinisés. Ensuite, quand un cambodgien apprécie le repas qu'il est en train de manger, il le mange lentement, pour mieux l'apprécier, c'est un signe de politesse envers son hôte. Si il mange un repas rapidement, ça veut dire que c'est très mauvais et qu'il veut en finir au plus vite. Chez les français, c'est exactement le contraire.
Je me souviens donc d'un jour où nous étions chez de la famille en Bretagne, enfin de la famille, un très bon ami à mon père quoi, et nous sommes restés quelques jours chez eux. M'enfin pas longtemps. Ceci pour deux choses: premièrement, mon père déteste profiter de l'hospitalité des gens, et deuxièmement, autant lui que mon frère détestent dormir à l'extérieur puisqu'ils sont insomniaques et qu'au bout de trois heures alors que personne n'est réveillé, eux se retournent déjà dans leurs lits respectifs se demandant quand le soleil va se lever et s'ils peuvent se permettre d'aller dans le salon pour regarder la télé. En plus mes parents sont des maniaques de la propreté, et en Bretagne ils sont plutôt bordéliques. Mais passons.
Ce jour là, nous avons eu droit à un bon repas breton dans les règles de l'art avec un agneau des prés salés, c'tait trop bon sa race d'ailleurs, et puis en dessert, du riz au lait. Moi et mon frère, on a été pendant très longtemps intolérants au lactose ce qui fait que nous étions très peu habitués aux desserts qui n'étaient pas préparés à base de lait de soja ou de coco, mais ça passait assez bien, surtout pour une première fois.
Par contre, papa...
Alors attention. Si je dois admettre une chose, c'est que papa sait tout manger. Tout. Il peut tout avaler sans broncher une seule seconde et sans que rien n'y paraisse un seul instant. C'est son air stoïque qui fait tout le travail, il est super doué pour ça. Il sait tout manger, mais ça ne veut pas dire qu'il apprécie tout. Et il y a deux choses qu'il déteste particulièrement: la frangipane, il dit que ça sent la pâte de scarabée (?), et... Le riz au lait. Me demandez pas pourquoi, (mode préjugé /on) c'est du riz, donc comme tous les asiatiques il devrait aimer ça (mode préjugé /off), oui, mais du riz cuit dans du lait de vache. Et déjà que papa n'est pas très « dessert », si en plus il y a du lait de vache, lui qui n'y est plus du tout habitué, vous pouvez être sûr qu'il va détester ça.
Alors avance triomphante ma tante (qui est française et très bonne cuisinière), avec sa casserole de riz au lait fait maison et qui en sert à tout le monde même à mon papa qui regarde longuement son bol avant de prendre sa cuillère. Il ne laisse rien transparaître. C'est un maître dans l'art du déguisement. C'est le master super over giga méga prophète du « ne rien laisser paraître ».
Il regarde encore le bol.
Il prend sa cuillère.
Et là, ni une ni deux, il engouffre son bol en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Il a séché le riz au lait comme je ne l'ai jamais vu finir un dessert. Mon père, qui a l'habitude de prendre son temps pour manger parce que « tu sais a l'hôpital on doit toujours langer vite alors à la maison je mange très lentement » a fini son bol de riz au lait en trente secondes top chrono.
Bien évidemment, il avait fini avant tout le monde. Bien évidemment, ma tante l'a remarqué. Bien évidemment, comme elle est française elle s'est dit que c'était tellement bon qu'il a fini son bol super rapidement. Et bien évidemment, elle l'a resservi. Deux fois.
Voilà pourquoi mon père est un héros. Parce qu'il a réussi à manger trois bols d'un truc qu'il déteste sans broncher une seule seconde. Et ça, c'est vraiment trop fort.
Mais plus sérieusement, ce que je voulais dire ici c'est qu'encore une fois, les incompréhensions inter culturelles ont triomphé. Mais un jour, mes frères, la culture métisse triomphera, et l'obscurantisme sera anéanti sous une tonne de riz au lait et de durion
...
Si vous avez compris quelque chose à cet article, laissez un commentaire, je vous en prie.
dimanche 30 mai 2010
Brève du Srok Khmer: La Pagode d'argent.
Papa: Bon, maintenant qu'on est allés voir le jardin du palais royal, on va aller voir la Pagode d'argent.
Moi: Aaah. Et pourquoi elle s'appelle comme ça cette pagode?
Papa: Parce qu'elle est en argent dedans
Logique.
Moi: Aaah. Et pourquoi elle s'appelle comme ça cette pagode?
Papa: Parce qu'elle est en argent dedans
Logique.
samedi 29 mai 2010
Le papier ne peut pas envelopper la braise.
Mon père m'a toujours dit que la première personne a gouverner le cambodge était une reine. Pas un roi, une reine. Que les femmes au Cambodge ne sont pas considérées comme elles l'étaient en France avant la légalisation de la pilule. Il m'a aussi toujours dit que les femmes et les hommes se partagent les tâches équitablement. Qu'un homme s'il en était obligé était toujours capable de faire la cuisine, faire le ménage, laver les assiettes ou repasser ses affaires. J'ai toujours idéalisé cette hiérarchie presque matriarcale où les femmes sont les patrons de la maison.
Évidemment, en réalité, c'est assez différent. Bien sûr, les femmes au Cambodge ont le pouvoir sur l'éducation des enfants et la façon dont la maison doit être tenue. Elles sont tout le respect des hommes pour ça. Certaines micro-entreprises sont même tenues par des femmes au Cambodge. Mais on ne peut pas passer outre la situation de la femme outre ces exemples exceptionnels.
Si je devais commencer quelque part pour exprimer le côté paradoxal du discours de mon père face à la condition de la femme au Cambodge, je parlerais de cette cousine, que je ne connais pas, et qui est atteinte d'une maladie cérébrale incurable. Après que papa m'ait expliqué les détails de cette maladie, et que c'était précisément parce qu'elle était malade qu'elle est venue en France le voir, ma tête s'est remplie de milliers d'interrogations, de peurs et de peines pour cette jeune fille que je n'avais vue qu'une seule fois, assise sur la balancelle de ma veranda, n'ayant pas prononcé un seul mot. A chaque instant, elle pouvait faire une attaque, paralysée et tétanisée, l'obligeant à quitter l'école, et rester seule à la maison. La première chose que j'ai été capable de dire était « mais elle a des amis? Elle va pouvoir rester sociabilisée même avec ses aller-retours à l'hopital? ». Mon père a esquissé un sourire gêné. « Tévy, ce que tu dois savoir c'est que le Cambodge n'est pas la France, si les jeunes filles khmères ne vont pas à l'école pour se former et avoir un métier. Elles le font la plupart du temps pour savoir lire et écrire ». J'ignorais ce détail. Quand elles se marient, elles délaissent leur métier si leur mari est riche pour se consacrer pleinement à leur vie de famille, faire la cuisine, tenir la maison, élever les enfants et faire les courses au marché. « Une jeune fille au Cambodge, ça reste à la maison. Surtout quand sa famille est pauvre et qu'elle n'est pas mariée ».
En fait, une jeune fille ne peut avoir son indépendance au Cambodge que si elle se marie. Avant cela, elle peut trouver un emploi, mais elle devra rester dans la maison familiale pour s'occuper des membres plus jeunes de sa famille, ou de ses parents, s'ils se font vieux. Une jeune fille khmère ne vit jamais seule. Jamais. C'est aussi pour cette raison que la notion de famille est aussi importante au Cambodge: une jeune fille qui grandit le fera toujours au sein d'une famille. Que ce soit celle où elle est née, ou celle qu'elle aura fondé.
Alors bien sûr, il y a des jeunes filles qui sont poussées à quitter leur famille pour aller en ville y chercher du travail. Mais ce sont des cas extrêmes et isolés, la plupart de ces jeunes filles ont été séparées de leur famille quand elles étaient dans les camps de réfugiés thaïlandais, ou elles sont parties de chez elles pour nourrir leurs parents et travailler à l'usine. Malheureusement, le travail qu'elles finissent par trouver n'est pas vraiment celui auquel elles s'attendaient.
Je serais très étonnée que quelqu'un s'indigne que j'évoque la prostitution en parlant de la condition féminine au Cambodge. Ne pas l'évoquer serait comme ne pas évoquer le problème de la corruption là bas. Ce serait fermer les yeux devant un problème qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. D'ailleurs, quand on tape « femmes au Cambodge » sur google, les deux premiers liens vous proposent de vous marier à une cambodgienne. A l'international, on parle plus du commerce sexuel des femmes et des enfants cambodgiens que d'Angkor Wat, rendons nous à l'évidence. Dire que je suis d'origine cambodgienne en France ne suscite pas les sourires plein de sous entendus des jeunes hommes parce qu'être métisse, c'est beau, mais parce qu'être cambodgienne, ça veut aussi un peu dire que je suis une pute. Il y a une raison très simple à ça: pendant la guerre du Vietnam, la Thailande a été transformée pour les américains en une vaste terre de « repos et loisir ». La région du Mékong étant la plus touristique de l'Asie du sud est, vous pouvez bien comprendre que le touriste sexuel qui va au Laos et en Thaïlande ne se privera pas d'aller faire un petit tour au Cambodge aussi. Pour résumer la situation, en 1990, on estimait le nombre de femmes prostituées à 1500. En 1993, le nombre de prostitués femmes et enfants s'élevait déjà à 20 000 à cause de l'arrivée des casques bleus entre temps et du retrait de l'Apronuc, l'Autorité transitoire des Nations Unies au Cambodge. Après la libéralisation économique et la transition au capitalisme, le taux de prostitution a explosé au Cambodge, après une légère baisse lors du retrait des casques bleus: en 1996, on évaluait à 57 000 le nombre de jeunes femmes et de fillettes prostituées, 70% d’entre elles se retrouvant dans les deux plus grandes villes, Phnom Penh et Battambang. La prostitution au Cambodge est tellement courante que certaines ONG ne se construisent qu'autour du combat contre le tourisme sexuel: AVEC, l'Afesip (Agir pour les femmes en situation précaire, association fondée par Somaly Mam, auteur du livre Le silence de l'innocence), et tant d'autres viennent chercher les prostituées la nuit tombée ou les enfants abusés par les touristes étrangers pour leur venir en aide.
Mais ici, soyons clairs. Ce n'est pas parce que la condition de la femme au Cambodge est difficile que la plupart d'entre elles et de leurs enfants se prostituent. C'est le fait de la pauvreté extrême et du manque évident d'aides sociales. Les ONG, les associations et tous les organismes venant tous les jours en aide à la population manquent aussi de moyens pour faire changer les choses. Tout se fait pas à pas, mais si le gouvernement n'a même pas la mentalité suffisante pour adopter une loi contre la corruption quand un membre des Nations Unies la propose, et enfin combattre ce jeu de flux d'argent pour nourrir le peuple, c'est sans issue.
Et donc, si j'ai voulu vous parler de ce point de la condition féminine au Cambodge, c'est parce que je suis tombée sur une série de vidéos, ci dessous, un reportage sur la vie des « mauvaises filles » dans les buildings, Le papier ne peut pas envelopper la braise.
Alors oui, les prostituées tombent vite dans l'engrenage de la drogue et deviennent les animaux battus des maquerelles. Mais il n'y a pas que les prostituées qui sont battues, et les violences au sein du couple sont de plus en plus répandues au Cambodge.
Selon le courrier international, en 2009, une femme sur trois au Cambodge était une femme battue. C'est un malheureux record du monde. On trouve même un article sur le site du Courrier International qui qualifie les violences conjugales de « tradition séculaire » au Cambodge. Je ne sais pas si cette condition féminine est liée au fait que l'un des classiques khmers soit le Chbab Srey, qui a été pendant longtemps appris par coeur par les jeunes filles, qui est la lettre d'une femme à sa fille et qui enseigne la totale servilité des femmes face à leur mari. Huit pages de sanscrit où cette mère dit à sa famille comment se comporter au sein du foyer, se préserver avant le mariage, prendre soin de ses aînés, et surtout autant de règles saines que de règles désuettes ou absurdes, comme ne pas s'asseoir sur le mauvais siège parce qu'une femme qui prend la mauvaise place ne mérite même pas d'être une femme au Cambodge (?), ne jamais répondre à son mari même s'il nous insulte, laisser passer une nuit et revenir régler le problème avec des mots doux, etc. En tout cas, la plupart des femmes battues au Cambodge ne parlent pas de leur situation, et parfois même prennent la faute sur elle. Puisque c'est perdre la face que de dire que son mari est violent. Oser rejeter la faute, c'est perdre la face. Oser se plaindre, c'est perdre la face.
En définitive, je pense que mon père est parfois aveuglé par la situation que la femme a dans sa propre famille, qui est loin d'être une famille cambodgienne pauvre. Mais qu'au moins, après la lecture de cet article, lui saurait faire la part des choses entre « le pays où il y a le plus de femmes battues au monde » et « le pays dont le premier dirigeant était une reine ».
Évidemment, en réalité, c'est assez différent. Bien sûr, les femmes au Cambodge ont le pouvoir sur l'éducation des enfants et la façon dont la maison doit être tenue. Elles sont tout le respect des hommes pour ça. Certaines micro-entreprises sont même tenues par des femmes au Cambodge. Mais on ne peut pas passer outre la situation de la femme outre ces exemples exceptionnels.
Si je devais commencer quelque part pour exprimer le côté paradoxal du discours de mon père face à la condition de la femme au Cambodge, je parlerais de cette cousine, que je ne connais pas, et qui est atteinte d'une maladie cérébrale incurable. Après que papa m'ait expliqué les détails de cette maladie, et que c'était précisément parce qu'elle était malade qu'elle est venue en France le voir, ma tête s'est remplie de milliers d'interrogations, de peurs et de peines pour cette jeune fille que je n'avais vue qu'une seule fois, assise sur la balancelle de ma veranda, n'ayant pas prononcé un seul mot. A chaque instant, elle pouvait faire une attaque, paralysée et tétanisée, l'obligeant à quitter l'école, et rester seule à la maison. La première chose que j'ai été capable de dire était « mais elle a des amis? Elle va pouvoir rester sociabilisée même avec ses aller-retours à l'hopital? ». Mon père a esquissé un sourire gêné. « Tévy, ce que tu dois savoir c'est que le Cambodge n'est pas la France, si les jeunes filles khmères ne vont pas à l'école pour se former et avoir un métier. Elles le font la plupart du temps pour savoir lire et écrire ». J'ignorais ce détail. Quand elles se marient, elles délaissent leur métier si leur mari est riche pour se consacrer pleinement à leur vie de famille, faire la cuisine, tenir la maison, élever les enfants et faire les courses au marché. « Une jeune fille au Cambodge, ça reste à la maison. Surtout quand sa famille est pauvre et qu'elle n'est pas mariée ».
En fait, une jeune fille ne peut avoir son indépendance au Cambodge que si elle se marie. Avant cela, elle peut trouver un emploi, mais elle devra rester dans la maison familiale pour s'occuper des membres plus jeunes de sa famille, ou de ses parents, s'ils se font vieux. Une jeune fille khmère ne vit jamais seule. Jamais. C'est aussi pour cette raison que la notion de famille est aussi importante au Cambodge: une jeune fille qui grandit le fera toujours au sein d'une famille. Que ce soit celle où elle est née, ou celle qu'elle aura fondé.
Alors bien sûr, il y a des jeunes filles qui sont poussées à quitter leur famille pour aller en ville y chercher du travail. Mais ce sont des cas extrêmes et isolés, la plupart de ces jeunes filles ont été séparées de leur famille quand elles étaient dans les camps de réfugiés thaïlandais, ou elles sont parties de chez elles pour nourrir leurs parents et travailler à l'usine. Malheureusement, le travail qu'elles finissent par trouver n'est pas vraiment celui auquel elles s'attendaient.
Je serais très étonnée que quelqu'un s'indigne que j'évoque la prostitution en parlant de la condition féminine au Cambodge. Ne pas l'évoquer serait comme ne pas évoquer le problème de la corruption là bas. Ce serait fermer les yeux devant un problème qui dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer. D'ailleurs, quand on tape « femmes au Cambodge » sur google, les deux premiers liens vous proposent de vous marier à une cambodgienne. A l'international, on parle plus du commerce sexuel des femmes et des enfants cambodgiens que d'Angkor Wat, rendons nous à l'évidence. Dire que je suis d'origine cambodgienne en France ne suscite pas les sourires plein de sous entendus des jeunes hommes parce qu'être métisse, c'est beau, mais parce qu'être cambodgienne, ça veut aussi un peu dire que je suis une pute. Il y a une raison très simple à ça: pendant la guerre du Vietnam, la Thailande a été transformée pour les américains en une vaste terre de « repos et loisir ». La région du Mékong étant la plus touristique de l'Asie du sud est, vous pouvez bien comprendre que le touriste sexuel qui va au Laos et en Thaïlande ne se privera pas d'aller faire un petit tour au Cambodge aussi. Pour résumer la situation, en 1990, on estimait le nombre de femmes prostituées à 1500. En 1993, le nombre de prostitués femmes et enfants s'élevait déjà à 20 000 à cause de l'arrivée des casques bleus entre temps et du retrait de l'Apronuc, l'Autorité transitoire des Nations Unies au Cambodge. Après la libéralisation économique et la transition au capitalisme, le taux de prostitution a explosé au Cambodge, après une légère baisse lors du retrait des casques bleus: en 1996, on évaluait à 57 000 le nombre de jeunes femmes et de fillettes prostituées, 70% d’entre elles se retrouvant dans les deux plus grandes villes, Phnom Penh et Battambang. La prostitution au Cambodge est tellement courante que certaines ONG ne se construisent qu'autour du combat contre le tourisme sexuel: AVEC, l'Afesip (Agir pour les femmes en situation précaire, association fondée par Somaly Mam, auteur du livre Le silence de l'innocence), et tant d'autres viennent chercher les prostituées la nuit tombée ou les enfants abusés par les touristes étrangers pour leur venir en aide.
Mais ici, soyons clairs. Ce n'est pas parce que la condition de la femme au Cambodge est difficile que la plupart d'entre elles et de leurs enfants se prostituent. C'est le fait de la pauvreté extrême et du manque évident d'aides sociales. Les ONG, les associations et tous les organismes venant tous les jours en aide à la population manquent aussi de moyens pour faire changer les choses. Tout se fait pas à pas, mais si le gouvernement n'a même pas la mentalité suffisante pour adopter une loi contre la corruption quand un membre des Nations Unies la propose, et enfin combattre ce jeu de flux d'argent pour nourrir le peuple, c'est sans issue.
Et donc, si j'ai voulu vous parler de ce point de la condition féminine au Cambodge, c'est parce que je suis tombée sur une série de vidéos, ci dessous, un reportage sur la vie des « mauvaises filles » dans les buildings, Le papier ne peut pas envelopper la braise.
Alors oui, les prostituées tombent vite dans l'engrenage de la drogue et deviennent les animaux battus des maquerelles. Mais il n'y a pas que les prostituées qui sont battues, et les violences au sein du couple sont de plus en plus répandues au Cambodge.
Selon le courrier international, en 2009, une femme sur trois au Cambodge était une femme battue. C'est un malheureux record du monde. On trouve même un article sur le site du Courrier International qui qualifie les violences conjugales de « tradition séculaire » au Cambodge. Je ne sais pas si cette condition féminine est liée au fait que l'un des classiques khmers soit le Chbab Srey, qui a été pendant longtemps appris par coeur par les jeunes filles, qui est la lettre d'une femme à sa fille et qui enseigne la totale servilité des femmes face à leur mari. Huit pages de sanscrit où cette mère dit à sa famille comment se comporter au sein du foyer, se préserver avant le mariage, prendre soin de ses aînés, et surtout autant de règles saines que de règles désuettes ou absurdes, comme ne pas s'asseoir sur le mauvais siège parce qu'une femme qui prend la mauvaise place ne mérite même pas d'être une femme au Cambodge (?), ne jamais répondre à son mari même s'il nous insulte, laisser passer une nuit et revenir régler le problème avec des mots doux, etc. En tout cas, la plupart des femmes battues au Cambodge ne parlent pas de leur situation, et parfois même prennent la faute sur elle. Puisque c'est perdre la face que de dire que son mari est violent. Oser rejeter la faute, c'est perdre la face. Oser se plaindre, c'est perdre la face.
En définitive, je pense que mon père est parfois aveuglé par la situation que la femme a dans sa propre famille, qui est loin d'être une famille cambodgienne pauvre. Mais qu'au moins, après la lecture de cet article, lui saurait faire la part des choses entre « le pays où il y a le plus de femmes battues au monde » et « le pays dont le premier dirigeant était une reine ».
samedi 19 décembre 2009
La mer. Et les mouettes aussi.
Petite, et jusqu'à maintenant en fait, je ne suis jamais allée a la montagne. Jamais de ski, jamais de jambe cassée et de rapatriement en hélicoptère, et puis jamais de fondue savoyarde, de raclette, de trucs comme ça. Nan. Mon frère a eu la chance d'aller en classe verte a la montagne en maternelle il me semble. Moi en maternelle, je suis allée dans une abbaye pleine de moines, avec de la poussière et des maîtresses qui ne voulaient pas que je me serve de ma ventoline. J'ai failli mourir d'une simple crise d'asthme. Mes parents étaient furieux. M'enfin là n'est pas le sujet.
Le sujet c'est que je ne suis jamais allée a la montagne, toujours à la mer: j'ai écumé, avec mes parents pendant les vacances scolaires, presque toutes les plages du sud de la France, alors que mon frère n'est pas un si grand fan d'eau salée, et qu'on aurait très bien pu aller à la montagne vu que c'était bon pour mon asthme en plus. J'sais pas. L'altitude ne m'a jamais attirée. Et puis à cette époque là j'avais le vertige, et mon père aussi, et ça l'arrangeait bien.
Ce qui est paradoxal dans tout ça, c'est que j'ai appris assez tard à nager: alors que tous les enfants avaient déjà barboté à huit ans, moi, à douze je savais a peine brasser. J'ai appris assez vite, et je n'ai jamais pu me résigner à quitter définitivement l'eau. J'allais a la piscine quand je ne pouvais pas aller a la mer, et il y a un lac près de chez ma mère où j'allais régulièrement courir. Mon père vit aujourd'hui dans le sud de la France, et je loue un appartement face à la plage. Je n'ai jamais vraiment remarqué ma fascination pour l'eau, pour les bateaux.
Encore plus paradoxal, je trouve dommage de détester autant le poisson, et j'en suis tellement verte que j'aime quand même les crustacés. A chaque fois que je mange du poisson je m'imagine qu'il a un goût différent. Une texture de poisson, certes, mais avec un goût d'iode moins prononcé. Depuis toute petite, il y a avec le poisson quelque chose qui cloche pour moi. Quelque chose d'indescriptible. Comme si auparavant j'avais déjà goûté du poisson et qu'il avait un goût différent, un goût d'eau douce et de friture que je recherchais à chaque fois que je mangeais ces infâmes poissons panés dont mon frère raffolait quand il était gamin.
Et puis, je suis allée chez ma tante Sarina, environ trois jours après mon arrivée au Cambodge. Pour les Cambodgiens qui mangent du poisson tous les jours, c'était impensable que je ne mange pas de poisson. Tellement impensable que ma tante Khom a décidé d'en faire quand même. Elle m'a dit en khmer que ce poisson qu'elle me préparait, le « poisson éléphant » n'était pas « saap ». Que pour cette raison, je l'aimerai. Bien évidemment, j'ai demandé à papa ce que ça voulait dire, ce mot, « saap ». En fait il n'y a aucun équivalent en français, c'est un mot qui désigne l'odeur forte et particulière du poisson, ce goût iodé que je n'arrive pas à aimer.
Et donc, ce goût que j'essayais à tout prix de retrouver, à chaque fois que je mangeais du poisson, cette idée que je me faisais de cette saveur, était là. Dans le fameux poisson éléphant. C'était comme si j'en avais mangé il y a très longtemps et que j'avais enfin eu l'opportunité d'en remanger. C'était tellement bizarre, j'ai ressenti la même sensation que quand on cherche pendant des mois voire des années le titre et le compositeur d'une chanson et qu'on finit par enfin le retrouver dans une vieille cassette audio au fond d'un tiroir. Ou même quand on résout un problème de maths. J'suis même presque sûre qu'Archimède a ressenti cette sensation quand il a crié son premier « Eurêka ».
Et cette sensation, je l'ai ressentie aussi la première fois que je suis allée à la mer au Cambodge. Enfin non, la deuxième fois. La première fois que je suis allée à la plage, elle était sale, le sable plein de détritus, sur la piste pour y aller il y avait un rat mort et ça sentait le touriste à plein nez. Non. La deuxième fois que je suis allée à la plage au Cambodge, c'est une autre tante qui nous y a emmenés. À O treh. Une plage magnifique, une eau tellement poissonneuse que les poissons s'y échouaient, une eau chaude comme celle du bain alors qu'il pleuvait, et surtout, pas âme qui vive. Tout était beau. Tout était comme je me l'imaginais à chaque fois que j'allais a la plage en France et que je découvrais la plage bondée de mamies en topless huilées et cramées jusqu'à la moelle, et l'eau froide à en congeler un rôti de porc de 800g. Et j'vais même vous dire un truc: cette plage, elle m'attendait. Elle m'attendait depuis toujours, elle m'ouvrait les bras, et elle voulait que je reste.
Alors ouais, tout ça, c'est juste un gros cliché. C'est l'histoire de la petite métisse née en France qui est jamais allée au Cambodge et qui se rend compte qu'en fait, si elle aime le riz c'est pas parce qu'elle a toujours eu des goûts spéciaux. C'est le cliché de la fille qui revient à ses origines et qui se rend compte que cette moitié qu'elle avait toujours cherché en elle était à une journée d'avion, et pas dans un problème psychologique débile dû à un dédoublement de personnalité. C'est le patrimoine génétique caché en chacun. C'est l'oiseau qui migre au sud pour la première fois et qui ne sait pas où il va mais qui y va quand même. En fait nous, les khmers, comme le dit si bien un pote à moi, on est tous des mouettes. Et ce qui m'énerve le plus dans tout ça, c'est que mes cousins savaient qu'ils étaient des mouettes depuis le début et que moi j'ai toujours cru que j'étais un vilain petit canard. Et bah non. Moi aussi j'suis une mouette. Une mouette bridée. Bon allez j'suis fatiguée moi j'vais dormir.
Le sujet c'est que je ne suis jamais allée a la montagne, toujours à la mer: j'ai écumé, avec mes parents pendant les vacances scolaires, presque toutes les plages du sud de la France, alors que mon frère n'est pas un si grand fan d'eau salée, et qu'on aurait très bien pu aller à la montagne vu que c'était bon pour mon asthme en plus. J'sais pas. L'altitude ne m'a jamais attirée. Et puis à cette époque là j'avais le vertige, et mon père aussi, et ça l'arrangeait bien.
Ce qui est paradoxal dans tout ça, c'est que j'ai appris assez tard à nager: alors que tous les enfants avaient déjà barboté à huit ans, moi, à douze je savais a peine brasser. J'ai appris assez vite, et je n'ai jamais pu me résigner à quitter définitivement l'eau. J'allais a la piscine quand je ne pouvais pas aller a la mer, et il y a un lac près de chez ma mère où j'allais régulièrement courir. Mon père vit aujourd'hui dans le sud de la France, et je loue un appartement face à la plage. Je n'ai jamais vraiment remarqué ma fascination pour l'eau, pour les bateaux.
Encore plus paradoxal, je trouve dommage de détester autant le poisson, et j'en suis tellement verte que j'aime quand même les crustacés. A chaque fois que je mange du poisson je m'imagine qu'il a un goût différent. Une texture de poisson, certes, mais avec un goût d'iode moins prononcé. Depuis toute petite, il y a avec le poisson quelque chose qui cloche pour moi. Quelque chose d'indescriptible. Comme si auparavant j'avais déjà goûté du poisson et qu'il avait un goût différent, un goût d'eau douce et de friture que je recherchais à chaque fois que je mangeais ces infâmes poissons panés dont mon frère raffolait quand il était gamin.
Et puis, je suis allée chez ma tante Sarina, environ trois jours après mon arrivée au Cambodge. Pour les Cambodgiens qui mangent du poisson tous les jours, c'était impensable que je ne mange pas de poisson. Tellement impensable que ma tante Khom a décidé d'en faire quand même. Elle m'a dit en khmer que ce poisson qu'elle me préparait, le « poisson éléphant » n'était pas « saap ». Que pour cette raison, je l'aimerai. Bien évidemment, j'ai demandé à papa ce que ça voulait dire, ce mot, « saap ». En fait il n'y a aucun équivalent en français, c'est un mot qui désigne l'odeur forte et particulière du poisson, ce goût iodé que je n'arrive pas à aimer.
Et donc, ce goût que j'essayais à tout prix de retrouver, à chaque fois que je mangeais du poisson, cette idée que je me faisais de cette saveur, était là. Dans le fameux poisson éléphant. C'était comme si j'en avais mangé il y a très longtemps et que j'avais enfin eu l'opportunité d'en remanger. C'était tellement bizarre, j'ai ressenti la même sensation que quand on cherche pendant des mois voire des années le titre et le compositeur d'une chanson et qu'on finit par enfin le retrouver dans une vieille cassette audio au fond d'un tiroir. Ou même quand on résout un problème de maths. J'suis même presque sûre qu'Archimède a ressenti cette sensation quand il a crié son premier « Eurêka ».
Et cette sensation, je l'ai ressentie aussi la première fois que je suis allée à la mer au Cambodge. Enfin non, la deuxième fois. La première fois que je suis allée à la plage, elle était sale, le sable plein de détritus, sur la piste pour y aller il y avait un rat mort et ça sentait le touriste à plein nez. Non. La deuxième fois que je suis allée à la plage au Cambodge, c'est une autre tante qui nous y a emmenés. À O treh. Une plage magnifique, une eau tellement poissonneuse que les poissons s'y échouaient, une eau chaude comme celle du bain alors qu'il pleuvait, et surtout, pas âme qui vive. Tout était beau. Tout était comme je me l'imaginais à chaque fois que j'allais a la plage en France et que je découvrais la plage bondée de mamies en topless huilées et cramées jusqu'à la moelle, et l'eau froide à en congeler un rôti de porc de 800g. Et j'vais même vous dire un truc: cette plage, elle m'attendait. Elle m'attendait depuis toujours, elle m'ouvrait les bras, et elle voulait que je reste.
Alors ouais, tout ça, c'est juste un gros cliché. C'est l'histoire de la petite métisse née en France qui est jamais allée au Cambodge et qui se rend compte qu'en fait, si elle aime le riz c'est pas parce qu'elle a toujours eu des goûts spéciaux. C'est le cliché de la fille qui revient à ses origines et qui se rend compte que cette moitié qu'elle avait toujours cherché en elle était à une journée d'avion, et pas dans un problème psychologique débile dû à un dédoublement de personnalité. C'est le patrimoine génétique caché en chacun. C'est l'oiseau qui migre au sud pour la première fois et qui ne sait pas où il va mais qui y va quand même. En fait nous, les khmers, comme le dit si bien un pote à moi, on est tous des mouettes. Et ce qui m'énerve le plus dans tout ça, c'est que mes cousins savaient qu'ils étaient des mouettes depuis le début et que moi j'ai toujours cru que j'étais un vilain petit canard. Et bah non. Moi aussi j'suis une mouette. Une mouette bridée. Bon allez j'suis fatiguée moi j'vais dormir.
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